TCHAD : QUAND LE RIDICULE NE TUE PLUS, IL INAUGURE !

C’est une scène grotesque, un spectacle d'un surréalisme effrayant qui résume à lui seul le drame de la gouvernance dans nos provinces. Le 9 octobre dernier, sur l’axe Gagal–Koimbi, dans le département de Nanaye (Mayo-Kebbi Ouest), les cadres du pouvoir local se sont prêtés sans vergogne à un cirque politico-administratif d’une rareté absolue : l’inauguration en grande pompe d'un « pont » d’une précarité insoutenable, fabriqué de bric et de broc avec des troncs d'arbres, du sable et de la boue.
Costumes repassés, lunettes sombres de rigueur et visages martiaux, préfet et sous-préfet se sont ostensiblement déplacés pour procéder au traditionnel « coupage de ruban ». Un ruban tendu au-dessus d'un vulgaire enchevêtrement de branches posé sur des buses usées. Pour parfaire la mascarade, le cortège officiel a poussé l'audace jusqu'à faire rouler un rutilant 4x4 de fonction sur cette structure artisanale, sous le regard médusé d'une population tenue en respect par la garde armée.
Quelle audace faut-il avoir pour venir s'attribuer le prestige d'une « cérémonie officielle » là où l'État a brillé par son absence totale ? Ce semblant d'ouvrage n'est pas le fruit d'un programme d'aménagement du territoire ni le résultat de deniers publics investis avec rigueur. C'est le pur produit de la détresse, de la sueur et des cotisations des citoyens de Koimbi. Abandonnés à leur propre sort après que les crues ont emporté les anciennes voies d'accès, ces habitants ont dû retrousser leurs manches pour ne pas mourir asphyxiés par l'enclavement.
Plutôt que d'arriver la tête basse, rongés par le sentiment du devoir non accompli et la honte de voir des citoyens contraints d'assembler des fagots de bois pour pouvoir se déplacer, nos gouvernants préfèrent le bain de foule. Ils coupent des rubans là où ils devraient signer des arrêtés d'urgence. Ils posent devant les objectifs là où ils devraient réclamer pardon.
Cette sinistre comédie à Koimbi est le symbole criant d'une administration déconnectée des réalités et friande d'autocélébration. On nous parle à longueur de journée de modernisation, d'émergence et de grands chantiers. Mais la réalité du Tchad profond, la voilà : des véhicules officiels financés à coups de dizaines de millions de francs CFA qui roulent sur des ponts de singe bricolés par des paysans livrés à eux-mêmes.
Comment prétendre incarner l'autorité publique quand on en est réduit à parrainer le sous-développement ? Jusqu'où ira l'impuissance des pouvoirs publics face à l'effritement des infrastructures de base dans nos provinces ?
Au lieu de faire du spectacle sur les souffrances et l'ingéniosité de survie des populations, l'État ferait bien d'envoyer d'urgence de véritables engins de génie civil sur le terrain. L'Afrique du XXIᵉ siècle ne s'érigera pas sur des troncs d'arbres et de la poudre aux yeux. Il est grand temps d'arrêter la mascarade !
Dans n'importe quelle république digne de ce nom, un tel marasme aurait provoqué des démissions en chaîne et un mea culpa national. À Koimbi, les administrateurs locaux prennent la pose, les lunettes de soleil vissées sur le nez, fiers d'offrir à la population ce chef-d'œuvre de l'impuissance publique. Ils coupent le ruban rouge sur un piège mortel en bois mort et appellent cela du « désenclavement ».
L'ingéniosité des habitants de Koimbi doit être saluée, mais la présence de ces fonctionnaires à cette mascarade est un crachat au visage des citoyens.
Le Tchad n'est pas un pays pauvre ; c'est un pays pillé, abandonné et géré par la comédie politique. Tant que la rente pétrolière servira à financer le standing des élites plutôt que des ponts en béton armé et des routes dignes du XXIᵉ siècle, des scènes aussi humiliantes continueront de faire du Tchad la risée du monde entier. Assez de mascarades !
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